Véritable poisson emblématique, le chevalier cuivré est le seul vertébré unique au Québec. Son histoire chez nous débute avec la fonte des glaciers, il y a environ 9 000 ans, alors qu'il a progressivement colonisé la vallée du Saint-Laurent. Le chevalier cuivré n'a pas laissé de descendants chez nos voisins du sud, là où il s'était réfugié durant la dernière glaciation, de sorte que son aire de distribution mondiale ne couvre qu'un maigre territoire au sud-ouest du Québec. Les fouilles archéologiques indiquent qu'il était consommé par les peuples autochtones avant l'arrivée des européens et qu'il était au menu de certaines auberges de Montréal au dix-neuvième siècle. L'histoire de sa découverte scientifique est riche en rebondissements. Ce crédit revient au tout premier député de Gaspé à l'Assemblée nationale, Pierre-Étienne Fortin (1823-1888), dont l'implication dans la protection de notre faune a de quoi faire rougir plusieurs de nos politiciens contemporains.
Le chevalier cuivré est un membre de la famille des catostomidés,
elle-même représentée au Québec par
5 chevaliers, 2 meuniers et 1 couette. Il arrive fréquemment
que toutes ces espèces soient incorrectement regroupées
sous le vocable de carpe. Pourtant, la vraie carpe est d'une
toute autre famille et se distingue facilement de nos catostomidés
indigènes par la présence d'un barbillon aux commissures
de la bouche. Quand au chevalier cuivré, on le reconnaît
à sa petite tête triangulaire et son dos bossu,
de même qu'aux reflets cuivrés de ses écailles
en période de fraie. L'adulte type mesure 65 cm et pèse
4 kg. C'est dans la gorge que le chevalier cuivré se distingue le plus de
ses frères chevaliers. Il possède un appareil pharyngien
hautement spécialisé, principalement caractérisé
par des arcs massifs portant d'énormes dents molariformes.
L'appareil agit comme une meule et sert à broyer la coquille
des mollusques, unique repas de ce fin gourmet.
Les biologistes évaluent l'effectif de l'espèce à plusieurs centaines d'individus adultes, voire quelques milliers chez les plus optimistes. La contraction documentée de son aire de répartition, le vieillissement observé des géniteurs, dont un grand nombre sont au seuil de l'espérance de vie de l'espèce (environ 33 ans) et les mesures de faible recrutement des juvéniles, année après année, sont autant de sirènes nous avertissant que la situation est hautement critique. La fragmentation de l'habitat par les nombreux barrages, l'envasement, la pollution agricole et industrielle, les activités récréo-touristiques, le manque de maturité environnementale des autorités responsables et une perception sociale négative envers les catostomidés agissent en concert dans le déclin de l'espèce.
On retrouve principalement le chevalier cuivré dans la rivière Richelieu, en aval du barrage de Chambly, ainsi que dans un court tronçon du fleuve Saint-Laurent de part et d'autre de la jonction entre ces deux cours d'eau. Au cours des années 1990, deux frayères ont été localisées dans la rivière Richelieu, l'une aux rapides de Chambly et l'autre en aval du barrage de Saint-Ours. En 1998, la redécouverte de chevaliers cuivrés près de Contrecoeur (fleuve Saint-Laurent), a permis de soulever des questions fort intéressantes sur leur possible appartenance à la population dite du Richelieu.
Le chevalier cuivré se reproduit en eaux vives, là où il peut satisfaire simultanément ses exigences quant à la nature du substrat et la vitesse d'écoulement. Il y retrouve, d'une certaine façon, les conditions gagnantes pour le convaincre de déposer ses oeufs. Les anfractuosités d'un substrat graveleux accueillent et protègent physiquement les oeufs en plus de favoriser le renouvellement d'une eau riche en oxygène. Une fois les réserves maternelles épuisées, soit environ 15 jours après la fertilisation, l'embryon devenu larve, quitte la frayère en profitant de l'élan que lui offre le rapide pour aller coloniser l'aval de la rivière... un voyage qu'elle entreprend la nuit, question de ne pas se faire avaler. Le chevalier cuivré est le dernier des huit catostomidés à se reproduire. Indécis, il hésite entre le 24 juin et le 1er juillet pour déposer ses oeufs. C'est à ce moment que la température de la rivière Richelieu atteint les alentours de 21° C. Pendant la période de fraie, on peut observer le chevalier cuivré s'élancer hors de l'eau. Ces bonds spectaculaires sont d'ailleurs à l'origine d'une légende.
Malgré l'urgence de la situation, les moyens légaux adoptés jusqu'à maintenant par le Gouvernement du Québec n'ont eu qu'un impact négligeable sur la survie de l'espèce. Seules d'éventuelles mesures de protection des habitats stratégiques, comme les frayères de Chambly et de Saint-Ours, pourront palier à cette aberration. Nous disposons d'ailleurs de toutes les preuves scientifiques de l'utilisation de ces deux sites grâce au développement récent d'un outil d'identification génétique des oeufs et des larves. Les biologistes ont également développé les techniques de reproduction artificielle nécessaires pour entreprendre un programme de soutien d'effectifs. Ces techniques sont efficaces et leur mise en oeuvre s'avère peu coûteuse. Le manque de volonté politique est à l'origine de l'inertie actuelle, une situation qui est, pour reprendre une expression à la mode, inqualifiable.
La sauvegarde du chevalier cuivré est une responsabilité collective qui incombe à l'ensemble de la société québécoise. Il importe de sensibiliser le grand public à la protection de cette espèce unique mais méconnue. Nous espérons que des initiatives comme le Projet Rescousse, contribueront à créer un climat propice à l'action.