Longueuil, 21 janvier 1998
Gilles Harvey, chef
Service de la faune aquatique
Direction de la faune et des habitats
Ministère de l'Environnement et de la Faune du Québec
5e étage, boîte 92
150, boulevard René-Lévesque Est
Québec (Québec) G1R 4Y1
Depuis 1990, plusieurs actions ont été entreprises par le ministère de l'Environnement et de la Faune du Québec (MEF) et ses nombreux partenaires pour garantir la sauvegarde du suceur cuivré. En 1995, le MEF réunissait un groupe d'experts dont l'objectif était de définir un plan d'intervention et d'établir un échéancier de réalisation (Comité d'intervention 1995). Parmi les recommandations retenues, le changement du nom vernaculaire de l'espèce avait été identifié comme un moyen de faciliter la sensibilisation du public à la protection de cette espèce fragile. Avec l'accomplissement de la plupart des projets définis par le Comité d'intervention et les difficultés de sensibilisation récemment rencontrées auprès d'éventuels partenaires ainsi qu'avec quelques médias, cette action spécifique est devenue une priorité.
Fondamentalement, le vocable "suceur" possède une connotation à la fois péjorative et sexuelle. Si ce nom générique a initialement permis d'attirer avantageusement l'attention du public, il faut maintenant reconnaître qu'il est un fardeau lourd à porter pour cette espèce emblématique qui se veut le porte-étendard de la biodiversité au Québec et pour laquelle des sommes importantes ont été investies au cours des dernières années. Le terme "suceur" s'inspire de la forme et de la position particulière de la bouche et à ce titre, il n'est pas spécifique au genre Moxostoma.. De plus, il entraîne une certaine confusion avec le mot anglais "sucker" utilisé pour désigner les espèces du genre Catostomus (suceur = redhorse alors que sucker = meunier). Enfin, le terme "suceur" laisse croire faussement que les espèces du genre Moxostoma occupent la niche écologique des nécrophages et des détritivores.
L'utilisation du nom "suceur cuivré" est relativement récente. De 1941 à 1952, c'est principalement sous le nom de "carpe de France" que l'on désigne le M. hubbsi (voir Vladykov 1941, Legendre 1942, Cuerrier et al. 1946); une terminologie utilisée à l'époque par les pêcheurs commerciaux et qui remonte au milieu du 19e siècle. Dans la deuxième édition des Poissons de nos eaux, Mélançon (1946) le dénomme "carpe de Valenciennes", un nom qui ne sera pas repris par la suite. Legendre (1952) introduit pour la première fois le qualificatif "cuivre" dans sa Clef des poissons de pêche sportive et commerciale de la Province de Québec en le nommant le "moxostome cuivre". Ce nom prévaudra ensuite de 1952 à 1973 (voir Legendre 1952, 1953, 1964, Bertrand et al. 1971, Mélançon 1973). Dans une présentation donnée au 31e congrès de l'ACFAS, Mongeau et al. (1964) utilisent le nom de "carpe cuivre". Le mot "suceur", pour désigner les Moxostoma , sera employé pour la première fois dans Freshwater fishes of Canada (Scott et Crossman 1973) à la suggestion de Vianney Legendre. C'est également dans cette publication que l'on retrouve pour la première fois l'appellation "suceur cuivré". Dans la version française parue l'année suivante (Scott et Crossman 1974), le "suceur cuivré" perd son accent aigu et devient le "suceur cuivre", une terminologie qui sera utilisée en alternance avec celle de "suceur cuivré" jusqu'au début des années 1980 (voir Massé et Mongeau 1974, Mongeau et al. 1974, Massé 1977, Mongeau 1979a, 1979b, Bergeron et Brousseau 1981). Depuis la publication de l'étude sur la biologie des Moxostoma du Richelieu (Mongeau et al. 1986), le nom de "suceur cuivré" est utilisé d'une façon systématique.
Afin de donner suite à la recommandation du Comité d'intervention (1995), nous proposons de remplacer le terme "suceur" par celui de "chevalier" pour désigner le genre Moxostoma. Ainsi, les suceurs cuivré, blanc, rouge et jaune deviendraient les chevaliers cuivré, blanc, rouge et jaune. Quant au suceur ballot, plusieurs des experts consultés ont fait remarquer la dissonance de l'appellation "chevalier ballot". En conséquence, nous proposons que cette espèce soit simplement reconnue sous le nom de "ballot", un terme fréquemment utilisé dans le langage courant et dont Vladykov (1942a, 1942b) et Mélançon (1946) ont fait usage dans leurs écrits dès le début des années 1940. Précisons, malgré cette distinction, que le ballot ferait partie du groupe des chevaliers au même titre que le maskinongé fait partie du groupe des brochets.
D'un point de vue taxonomique, le genre Moxostoma regroupe "les catostomes à grandes écailles" (Legendre 1953, Jenkins 1970). Pierre Fortin (1823-1888), qui fût le premier à décrire un spécimen de M. hubbsi en 1865, lui donna d'ailleurs le nom de "catostomes aux grandes écailles" (Fortin 1866). Le terme "chevalier" s'inspire directement de ce caractère morphologique en faisant allusion aux armures métalliques portées jadis par les chevaliers, les grosses écailles jouant ici le même rôle de protection. L'aspect métallique des écailles de ce groupe de poisson a d'ailleurs inspiré certains noms vernaculaires comme "suceur cuivré", "silver redhorse" et "golden redhorse".
Une recherche exhaustive dans la littérature ichtyologique nous a confirmé que le mot "chevalier" est disponible comme nom générique. Bien que certaines espèces d'oiseaux portent déjà ce nom, les qualificatifs associés (cuivré, rouge, jaune et blanc) sont exclusifs, ce qui est conforme aux règles de nomenclature. D'autre part, le nom de "chevalier" dissipe la confusion actuelle qu'entraînent les traductions anglaises-françaises (voir ci-haut). Il se rapproche également du terme "redhorse" employé par les anglo-saxons pour désigner les espèces du genre Moxostoma. De plus, il dérive d'un caractère morphologique qui distingue le genre Moxostoma du genre Catostomus. De ce fait, le nom générique de "chevalier" prend racine dans les tous premiers travaux de classification des catostomidés respectant ainsi une autre règle de la nomenclature. Enfin, il inspire la sympathie voire la noblesse, des vertus qui faciliteront le recrutement de nouveaux partenaires et la communication avec les médias et le grand public.
Outre les sous-signés, cette proposition a fait l'objet d'une consultation auprès des membres de la communauté scientifique qui ont participé de près aux études sur le chevalier cuivré et, à une plus large échelle, qui font autorité en matière d'ichtyologie au Québec ou dans l'étude du genre Moxostoma. Un large consensus est ressorti de cette consultation. Une liste des personnes appuyant cette démarche est annexée à cette proposition. À ce jour, personne ne s'est officiellement opposé au changement de nom et le choix de "chevalier cuivré" semble faire l'unanimité. Puisque le genre Moxostoma est unique à l'Amérique du Nord, nous ne voyons pas la pertinence d'étendre la consultation à d'autres pays de la francophonie.
Nous vous demandons donc d'entreprendre les démarches nécessaires pour que ces changements de nom vernaculaire reçoivent une reconnaissance officielle dans les plus brefs délais puisque le processus de désignation du suceur cuivré, en vertu de la loi québécoise sur les espèces menacées ou vulnérables, est en voie d'être complété et que celui du suceur ballot est en cours de réalisation.
Nous vous remercions à l'avance de l'attention que vous apporterez à cette proposition. Veuillez agréer, Monsieur, l'expression de nos sentiments les plus distingués.
Alain Branchaud
Biologiste, candidat au doctorat en Sciences de l'Environnement,
Université du Québec à Montréal,
en préparation d'une thèse sur le suceur cuivré,
co-auteur de plusieurs travaux sur cette espèce
Andrée Gendron
Biologiste, candidate au doctorat en Sciences de l'Environnement,
Université du Québec à Montréal,
co-auteure de travaux portant sur le suceur cuivré
Jacques F. Bergeron
Biologiste, spécialiste de la nomenclature des poissons,
co-auteur du "Guide des poissons d'eau douce du Québec"
Pierre Dumont
Biologiste, Service de l'aménagement et de l'exploitation
de la faune, Direction régionale de la Montérégie,
ministère de l'Environnement et de la Faune du Québec,
responsable du dossier "suceur cuivré" au MEF
LISTE DES RÉFÉRENCES
Bergeron, J.F. et J. Brousseau. 1981. Guide des poissons d'eau douce du Québec. ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, Direction générale de la faune. 217 p.
Bertrand, M., P. Boivin et Y. Tremblay. 1971. Les poissons d'eau douce du Québec. Collection Pleine Nature. 129 p.
Comité d'intervention. 1995. Plan d'intervention pour la survie du suceur cuivré (Moxostoma hubbsi). Québec, ministère de l'Environnement et de la Faune, Direction de la faune et des habitats. Envirodoq EN950159. 48 p.
Cuerrier, J.-P., F.E.J. Fry et G. Préfontaine. 1946. Liste préliminaire des poissons de la région de Montréal et du Lac Saint-Pierre. Natur. Can. 73: 17-32.
Fortin, P. 1866. Continuation de la liste des poissons du Golfe et du Fleuve St. Laurent. Pages 72- 84 dans Rapports annuels de Pierre Fortin, Ecr., Magistrat, commandant l'expédition pour la protection des pêcheries dans le Golfe St. Laurent, pendant la saison de 1865. Hunter, Rose et Lemieux. Québec.
Jenkins, R.E. 1970. Systematic studies of the catostomid fish tribe Moxostomatini. Thèse de doctorat, Cornell University, Ithaca. 800 p.
Legendre, V. 1942. Redécouverte après un siècle et reclassification d'une espèce de Catostomidé. Natur. Can. 69: 227-233.
Legendre, V. 1952. Les Poissons d'eau douce. Tome 1. Clef des poissons de pêche sportive et commerciale de la province de Québec. Société canadienne d'écologie. Montréal. xiii + 84 p. + 80 figures.
Legendre, V. 1953. Les poissons d'eau douce de la province de Québec: liste des espèces, groupes écologiques, historique, nomenclature, annotations. The freshwater fishes of the Province of Quebec: list of the species, ecological groups, history, nomenclature, annotations. Pages 190-294 dans Neuvième rapport de l'Office de Biologie. Ministère de la Chasse et des Pêcheries. Québec.
Legendre, V. 1964. Les vivants au Québec: les découvertes récentes. Québec, Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Service de la Faune du Québec. Rapport 3: 170- 186.
Massé, G. 1977. Répartition du Suceur cuivré, Moxostoma hubbsi (Legendre), son habitat et son abondance relative comparée à celle des autres catostomidés du Québec. Ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Direction générale de la Faune, Rapport No 10: 1- 12.
Massé, G. et J.-R. Mongeau, 1974. Répartition géographique des poissons, leur abondance relative et bathymétrie de la région du lac Saint-Pierre. Québec, ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Service de l'Aménagement de la Faune. Rapport Technique 06- 1. 59 p.
Mélançon, C. 1946. Les poissons de nos eaux, 2ième édition. Librairie Granger. Montréal. 250 p.
Mélançon, C. 1973. Les poissons de nos eaux, 4ième édition. Édition du Jour. Montréal. 455 p.
Mongeau, J.-R., V. Legendre et A. Courtemanche. 1964. Redécouverte après 21 ans d'une espèce de poisson endémique de la région de Montréal, la carpe de France ou carpe cuivre, Moxostoma hubbsi (résumé). Annales de l'ACFAS 30: 68.
Mongeau, J.-R., A. Courtemanche, G. Massé et B. Vincent. 1974. Cartes de répartition géographique des espèces de poissons au sud du Québec, d'après les inventaires ichtyologiques effectués de 1963 à 1972. Rapport Technique 06-4. 92 p.
Mongeau, J.-R. 1979a. Dossier des poissons du bassin versant de la Baie Missisquoi et de la rivière Richelieu,1954 à 1977. Québec, ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Service de l'Aménagement et de l'Exploitation de la Faune, District de Montréal. Rapport Technique 06-24. 251 p.
Mongeau, J.-R. 1979b. Les poissons du bassin de drainage de la rivière Yamaska, 1963 à 1975. Québec, ministère du Tourisme, de la Chasse et de la Pêche, Service de l'aménagement et de l'exploitation de la faune, District de Montréal. Rapport Technique 06-22. 191 p.
Mongeau, J.-R., P. Dumont et L. Cloutier. 1986. La biologie du suceur cuivré, Moxostoma hubbsi, une espèce rare et endémique à la région de Montréal, Québec, Canada. Québec, ministère du Loisir, de la Chasse et de la Pêche, Service de l'aménagement et de l'exploitation de la faune, Direction régionale de Montréal. Rapport technique 06-39. 135 p.
Scott, W.B. et E.J. Crossman. 1973. Freshwater fishes of Canada. Bull. Fish. Res. Board Can. 184: 952 p.
Scott, W.B. et E.J. Crossman. 1974. Poissons d'eau douce du Canada. Ottawa, Environnement Canada, Office des recherches sur les pêcheries du Canada, Bulletin 184. 1026 p.
Vladykov, V.D. 1942a. Observations sur les "carpes" (Catostomidés) dans la rivière Châteauguay. Pages 369-375 dans Rapport de la station biologique de Montréal et de la station biologique du parc des Laurentides pour l'année 1941. Fascicule 3. Appendice VI. Institut de Biologie, Université de Montréal. Montréal.
Vladykov, V. D. 1942b. Two fresh-water fishes new for Quebec. Copeia 1942: 193-194.
ANNEXE. Liste des personnes consultées et qui sont en accord avec le
changement de nom et le choix de "chevalier cuivré"
Louis Bernatchez, professeur au département de biologie, Université Laval, co-auteur du "Guide des poissons d'eau douce du Québec et leur distribution dans l'Est du Canada"
E.J. Crossman, biologiste, Département d'ichtyologie et d'herpétologie, Royal Ontario Museum, co-auteur du livre "Poissons d'eau douce du Canada"
Réjean Fortin, professeur au département des Sciences Biologiques, Université du Québec à Montréal
Marie Giroux, biologiste, co-auteure du "Guide des poissons d'eau douce du Québec et leur distribution dans l'Est du Canada"
Bob Jenkins, professeur au département de biologie, Roanoke College (Virginie), spécialiste de la taxonomie des moxostomatinés
Jean Leclerc, technicien de la faune, Service de l'aménagement et de l'exploitation de la faune, Direction régionale de la Montérégie, ministère de l'Environnement et de la Faune du Québec, qui a travaillé à l'élaboration et à la réalisation de plusieurs travaux sur le suceur cuivré
Pierre Magnan, biologiste, professeur au département de chimie-biologie, Université du Québec à Trois-Rivières
Gérard Massé, biologiste, Chef, Service de l'aménagement et de l'exploitation de la faune, Direction régionale de la Montérégie, ministère de l'Environnement et de la Faune du Québec
Jean-René Mongeau, biologiste, co-auteur de plusieurs études sur le suceur cuivré
Nathalie Vachon, étudiante à la maîtrise en préparation d'un mémoire portant sur le suceur cuivré, Département des Sciences Biologiques, Université du Québec à Montréal